Toponymie
et géographie linguistique


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La recherche toponymique est compliquée, en Bretagne orientale, du fait que plusieurs idiomes y ont laissé des strates. Ainsi, depuis le 5ème siècle, le breton, le britto-roman primitif et le gallo actuel, sans préjudice du français qui s’est surimposé.

Le britto-roman primitif a été supplanté par le gallo, dont on reconnaît le prototype dans la langue d’Estienne de Fougères (12ème siècle) et dans le texte primitif de la Chanson d’Aquin. Le gallo correspond, pour les traits principaux de son consonantisme, au niveau d’évolution du francien. Le britto-roman primitif, qui au 12ème siècle était encore en usage entre Loire et Vilaine, est connu par les termes que le breton lui a empruntés et par des noms ou épithètes cités dans le Cartulaire de Redon (Fleuriot, OB 88-89). C’est ainsi que les mot kab (caput), ker (carus), kwaill (*quacalia), pussun (potiônem), sassun (satiônem), bultur (uultûr), awsill (*ausiculum) permettent de situer le BRP par rapport au breton et au gallo. On constate ainsi que les vélaires n’ont pas subi la palatalisation (français chef, cher), que la labio-vélaire de qua- n’était pas réduite (français caille), que les spirantes issues de t palatal ne sont pas sonorisées (français poison, saison), que le ô long et le û long latins avaient subi la même évolution qu’en breton, que la diphtongue au n’était pas réduite (français osier).

Dans les toponymes de Bretagne orientale on retrouve de tels stades d’évolutions. Il est remarquable que l’on aie bon nombre de noms en K- : Cambon, Campénéac, Caulnes, etc., alors que l’évolution du gallo ferait attendre des Ch-. La présence de ces K- s’explique par l’usage soit du breton, soit du BRP dans ces lieux. Lorsque l’idiome a changé, comme le son k était aussi connu en gallo, le son du toponyme a été maintenu là où il n’y avait pas un sens évident pour imposer un changement. Il est en effet remarquable que tous les noms en Château, par exemple, ont subi le passage de k à ch, même Pléchâtel, composition bretonne.

Dans l’évolution des spirantes on constate aussi des décalages de degré. Ainsi Janzé, qui remonte à *Gentiacum, est au niveau d’évolution du francien et du gallo, alors que Janson (La Chapelle-Janson), de Gention, a toujours la spirante sourde. Il s’ensuit que lorsque l’on a ss ou ç internes dans des noms de Bretagne orientale, l’étymon peut avoir été en / kj /, / kkj /, / tj /, / ttj /, / sj /, / ssj /. La gamme de choix est donc plus étendue qu’en territoire francien ou picard et il est utile de disposer de critères de comparaison en plus de l’évolution (voir ainsi Mecé et Messac, où nous préférons *Metjako- au *Mettiacum du DNLF).

On peut souvent préciser davantage, car le britto-roman, comme le breton, possédait jusqu’au 18ème siècle une spirante dentale sourde écrite souvent CZ, mais aussi SS, S, voire anciennement Z. (Elle a donné en breton le ZH de mouezh, hardizh). Cette dentale était distincte de la sibilante sourde issue de / SS. /. Ainsi on peut avoir un doute sur l’origine des mots anciens écrits avec SS., alors que ceux écrits avec CZ remontent nécessairement à une combinaison de K ou de T. (De même, le TH / θ / vieux-breton peut être rendu par S, comme Treiselguer, 1281, Treisfauen, 1218, mais l’inverse n’est pas vrai, ce pour quoi Labou Hether ne peut pas être La Bouessière).

Le mot breton chadenn (chaîne), du latin catêna témoigne d’un niveau d’évolution intermédiaire entre BRP et gallo, dans lequel la palatalisation de ka- est accomplie, mais où le d intervocalique n’est pas encore amuï (ce qui s’est passé en francien au 11ème siècle).

C’est dans cette ligne d’évolution que se situe le nom de Chasné (35), écrit Catheneia en 1022, Chahaneium en 1138. On peut poser *Katinâko- comme étymon, mais sans pouvoir dater sûrement l’évolution (Chaeneium en 1186). En évolution bretonne on a Caden (56), de *Katino-. Le A de Chasné n’a donc pas subi l’évolution romane A > AE (cassanus, gallo chaésnn).

Très proche est le nom de Chesné (Saint-Georges-de-Chesné (35)), qui se pronone / šjœnœ / (écrit Chiene en 1404). Ici la langue parlée a conservé la diphtongue / jé / issue de A (loi de Bartsch, non attestée en BRP).

Les divergences dans la réception des influences orientales en gallo est illustrée par le mot çaéz (chez), qui remonte à casa. En effet le ç montre que la palatalisation s’est opérée après le passage de A à AE, sinon on aurait °chaéz comme en français. Par contre dans chaer (cher), la mutation vocalique a du être antérieure à la palatalisation. Ce n’est pas l’ancêtre du breton ker qui a évolué en chaer, mais bien le mot chaer qui s’est substitué à *kaer (BRP), venant de l’Est.

Il est aussi intéressant de comparer l’évolution d’un même toponyme : le celtique Werna a donné Vern (-sur-Seiche) en évolution romane, Guer, qui a passé par le breton Gwern et subi ensuite une évolution gallaise, et Guern qui est le breton gwern (marais et aulnes).

Quand on a J- (ou Ge-, Gi-) cela peut provenir d’un G- latin ou celtique (Jans, Janzé, etc.) ou d’un ancien yod qui peut aussi avoir été breton (Jugon, Gervilly). C’est ainsi que l’on retrouve le nom Iestin dans Gétigné (44) (outre Plestin, Penestin). Cette évolution concerne tout le territoire breton et a même atteint la zone bretonnante puisque l’on trouve Jézéquel, Gicquel pour Iuzikael, Gestin pour Iestin, Jaouen pour Iowen (Iouinus).

On doit aussi rappeler que le britto-roman (gallo compris) avait perdu les -E finaux atones (issu notamment de -A latin), beaucoup plus tôt que le français. Ceci est prouvé par les nombreux mots bretons empruntés au gallo, tel que brank, kambr, chañss, plass, reud (raide), roll, etc... Lorsqu’un mot roman en breton présente un -A final, comme promessa, noblessa, c’est qu’il est emprunté directement au français, dont l’ -E atone a été prononcé -A en breton KLT. (C’est également l’origine du -A des prénoms féminins : populaire avec Mona pour Yvonne, Tina pour Corentine, lettrée avec Gwennola, tirée de Gwennolé). Il s’ensuit que les toponymes Noblessa en Plounéour-Trez (29), Lamotha en Lannion (22) sont récents (probablement 17ème siècle). Cela incite à penser que Noblesse en Plérin (22) et au moins une part des nombreux La Motte de Bretagne orientale ont le même âge.

Dans les toponymes bretons de Bretagne orientale, un point assez remarquable est la conservation de l’ -M- vieux-breton, alors que celui-ci, suivant K. Jackson, était adouci en -V- nasal dès le 5ème siècle. C’est ainsi que l’on a L’Ecomatz en Corseul (22), pour Les-Koñvarc’h, etc.. Peut-on attribuer une telle régression à l’analogie des mutations initiales (cf. JY Le Moing, NLBHB 286) ?

(Alan-J. Raude)


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dernière modification : 2001-02-04