Phonétique et chronologie


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La chronologie des évolutions phonétiques peut dans certains cas donner des repères à la chronologie historique. Un critère particulièrement clair est la divergence d'évolution de l'S initial et intervocalique entre le brittonique et le celtique continental (et/ou le roman de type oc). En brittonique l'S initial passe à H- laryngal ; en position intervocalique il passe à H, qui lui-même s'amuit, laissant un hiatus. Les noms celtiques continentaux conservent un S (dur ou doux) dans ces deux positions. Ainsi un nom tel que Izernac en Nivillac, zône historiquement bretonnante, montre qu'il a été fixé par des habitants de langue celtique continentale ou romane, puisque le vieux-celtique *Isernâkon "lieu au fer" donnait Hoiarnoc en vieux-breton (Houarneg en breton moderne).

Un stade d’allomorphisme

Par "brittonique" on entend les quatre branches issues du vieux‑celtique insulaire : Cumbrien, Gallois, Cornique, Armoricain. Dans les quatre branches le v.celt. *sitr‑ "fier" a donné le v.breton hitr. On doit en induire que l'évolution S‑ > H‑ était accomplie à l' époque où les branches ont été séparées, ou du moins qu' elle se trouvait à un stade intermédiaire suffisamment avancé pour que l'aboutissement H‑ soit inéluctable. &Jackson (HPB §797) représente un tel stade par le symbole E et le décrit par some sort of lisped sound "une sorte de son sibilant". Ce son serait nécessairement une fricative, mais on ne voit pas où situer un point d'articulation différent du [s] alvéolaire sourd, si bien qu'il ne peut s'agir que du [z] sonore. Du stade [z] au stade [h] il y a eu une étape pendant laquelle [z] et [h] étaient allomorphes, c'est à dire étaient entendus comme équivalents (comme les bretonnants d'aujourd'hui savent que Calvez et Calvé sont le même nom, que bouzar et bouar ont le même sens).

Date de l’évolution de S­

Ici se pose la question de savoir à quel point d'évolution de l' S était le brittonique au moment de l'installation des Bretons en Armorique. La conscience de l'équivalence de S‑ et H‑ ne pouvait manquer, comme on le constate dans la Vie de s.Gurthïern (Cart. de Kemperlé p.43) par le nom de Outham Senis (ici au génitif latin), le même qui est écrit Eudav Hen en moyengallois. Quant àl'évolution on constate que des noms celtiques continentaux ont évolué en Breton comme des noms brittoniques . C'est le cas notamment du nom de la rivière Isar, écrit aujourd'hui le plus souvent Isac (prononciation [iza] ), du v.celt . *Isara ou *Isera "la sacrée". Isar témoigne de l'évolution continentale, mais le nom de la paroisse de Héric, à 50km du confluent de l' Isar et de la Vilaine, était antérieurement écrit Hihariacum (llème s.) et Iheric (13ème s.) ce qui remonte au v.celt. *Isar%kon "isarien", nom bien explicable puisque l' Isar, sur l0km, forme la limite nord de la paroisse. L'évolution *Isarik > Iheric n'aurait pas été possible si le breton avait eu dépassé le stade d'allomorphisme [z] = [h]. Elle n'aurait pas non plus été possible si *Isarik n'avait pas été prononcé [izari:k], rendant ainsi possible son emprunt comme allomorphe breton [iheri:k].

L'expérience montre que les évolutions phonétiques de ce type s' étalent sur deux générations. Comme la séparation des branches brittoniques cumbrienne, galloise et corno‑armoricaine fut effective vers 401 et qu'à cette époque , d'une part l'évolution devait avoir atteint le stade irréversible [z] = [h] puisque le H est pan‑brittonique et que d'autre part elle ne l'avait pas encore dépassé , puisqu'il conditionne la bretonnisation de termes celtiques continentaux, on peut estimer que le brittonique est entré dans ce stade entre 370 et 390 et en est sorti entre 430 et 450.. Il s'ensuit que les Bretons étaient établis à 20km au nord de Nantes avant 450: supra Ligerim sitos comme l' écrit Sidoine Apollinaire en 469.

Latin et celtique continental

Linguistiquement on doit aussi noter que la sonorisation de l' S était accomplie en brittonique avant l'époque des emprunts au latin, puisque les S latins subsistent presque toujours (sac'h, sowt, asen), ce qui montre qu' ils étaient des S latins distincts des [z] celtiques , mais peu de temps auparavant puisque quelques rares mots latins (ex.: le gallois hwyr, du latin sêrus) y ont participé.

En celtique continental la sonorisaton avait aussi eu lieu, mais sans passage de la sibilante à la laryngale. Comme l'évolution décrite ci‑dessus a naturellement eu lieu dans toute la zône bretonnisée au Sème siècle, il s'ensuit que les termes celtiques continentaux adoptés par les Bretons sont, pour cet aspect, assimilés à la phonétique bretonne. C'est ainsi que la rivière Hyère, affluent de l'Aune (Staer Awn), en breton (Staer) Hier, doit aussi avoir été un *Iser "(rivière) sacrée". Des noms tels que Hédé, Hillion, et même Hanvec peuvent être issus du celtique continental.

Inversement la sonorisation de l' S latin n'était pas réalisée au Sème siècle, sinon on trouverait des noms latins évoluant de la même manière, mais cela n'a pas été relevé : Sertorius a donné *Serthur > Surzur, sectiônem > Sizun. L'existence d'une évolution phonétique du celtique continental distincte de l'évolution latino‑romane (non sans interactions) est une indicaton que le celtique continental subsistait au Sème siècle à l'arrivée des Bretons en Armorique.

Evolution de A long et M

Des faits analogues sont constatés dans l'évolution d'autres sons. On peut ainsi considérer le cas du A long celtique, qui a fait beaucoup parler de lui à l'occasion des suffixes en ‑ak‑. &Jackson situe , en brittonique, le passage de [a:] à [z):] vers la fin du Sème et le début du 6ème siècle (HPB §200). Sachant qu'il a post‑daté la séparation des branches du brittonique de plus de 110 ans, on peut envisager cette évolution entre 370 et 430, en précisant que l'évolution a été [a:] > [a:] > [0:]. Vers 400 on devait avoir un phonème /a:/ dont [a:] et [3:] étaient des allomorphes. Le breton pouvait assimiler un A long du celtique continental et le soumettre à l'évolution brittonique. On en trouve un exemple dans l'ancien nom de Kemperlé, Anaurot en v.breton, où l'élément ‑rot est le v.celt. râte "citadelle". Mais simultanément (et en analogie avec l'évolution latine de la langue classique à la langue populaire, acquise au 4ème siècle) le celtique continental passait du [a:] long à un [a] bref, comme on le constate dans la Celtide germanisée où les A longs celtiques ont donné des A brefs germaniques : *Ikorâte > Jünkerath (Cisrhénanie). L'obstacle à l'assimilation n'est pas seulement imputable , à ce stade, , à l'évolution du breton, séparant définitivement, par exemple, le ‑oc breton du ‑ac continental comme on l'expose couramment, mais aussi à l'évolution du â continental, qui devait être [a:] à l'époque de la bretonnisation de *Anaworâte, mais était [a] bref au moment et au lieu où *Sem(i)njako‑ est entré dans l'évolution bretonne qui l'a fait devenir Sévignac (Seminiaca plebs, 869), frère du rhénan Semnich (gallois sevnig).

Dans ce dernier cas encore on peut avancer une évaluation de l'époque où ce nom entre dans le système breton. &Jackson situe vers la fin du Sème siècle le passage de [m] à [‑v]. Nous devons donc la placer vers 370‑400. La période de transition, pendant laquelle M bref et [‑v] furent allophones, a pu durer jusque vers 450 (mais au‑dela de cette date on continuait à écrire M simple pour [‑v]). Introduit en v.breton après 450, Semfniac n'aurait pas changé : le même radical a donné le nom du Semnon. L'évolution bretonne se trouve aussi dans le nom de Savenay, breton Sawneg, de *Sam°nâkon "lieu aux vallons", donc à la même époque. (Le S‑ initial de *Samn‑, *Semn‑ est un S dur issu de ST‑ et ne peut être sonorisé à cette époque.)

Conclusion

Pour l'historien cette étude confirme la présence des Bretons au 5ème siècle, dans l'est de l'Armorique bretonne.

Pour le linguiste elle indique la subsistance, en Armorique, du celtique continental et certaines caractéristiques de cette langue qui la différencient du breton et du latin.

Pour le romaniste elle fournit un terminus ante quem à la question sans réponse de la date de l'adoucissement des S intervocaliques (phénomène qui n'a pas touché seulement des langues romanes, mais aussi le germanique westique et le breton continental et cornique).

(Alan-J. Raude)

© Alan J. Raude / Maézoe


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dernière modification : 2001-02-09