Breton
et britto-roman
notes de
phonétique historique
1.1- Le phonème / θ / en breton et en britto-roman
Dans les textes en moyen-breton (jusqu’en 1530) et en breton moderne jusqu’à Le Godinec, on rencontre un signe graphique cz, utilisé surtout en position interne, et remplacé par cc en finale et par c entre les voyelles e et i. Dans le Mirouer de la Mort, cz est remplacé par ç.
Le signe cz (ou ses variantes) est peu fréquent dans les mots d’origine brittonique et peut le plus souvent être considéré comme caractéristique des mots d’origine romane.
E. Ernault (Glossaire Moyen-Breton, p. 15) a exprimé l’hypothèse que cz représente une spirante dentale : « Le son du c doux différait de l’s, comme le montrent les rimes ; il est probable qu’il était analogue au z espagnol ».
L’observation d’Ernault, que dans les vers moyens-bretons, cz ne peut allitérer avec z ni avec s, est rigoureusement exacte. Il est donc certain qu’il s’agit d’un phonème distinct.
Voici un certain nombre d’exemples extraits au hasard du Mistère de la Passion :
|
|
acecc |
inoczant |
Ces mots étant empruntés au britto-roman (ou gallo), nous devons en induire que cette langue possédait le même son que le z castillan (/ θ /, qui est aussi le son de c devant e et i).
1.2 - Etymologie des mots bretons forzh et mouezh
L’existence du phonème / θ / en britto-roman permet de rendre compte de l’étymologie des mots forzh et mouezh.
Le mot forzh correspond sémantiquement au français force, aussi ne peut-il provenir du latin fortem qui, phonétiquement, aurait pu donner la même forme bretonne. Le bas-latin *fortia aurait donné *ferzh. Forzh est donc d’origine romane. Mais la forme vannetaise montre que le mot a pénétré en breton sous la forme *forth avant le passage du th à h en vannetais.
L’évolution vannetaise th > h est datée du 11-12ème siècle par les variantes du toponyme Trethilkel (11ème), Trehilguer (12ème), dans le Cartulaire de Redon. On doit donc admettre que *forth est un emprunt au britto-roman *forcc antérieurement au 12ème siècle.
Le mot mouezh (vannetais boueh, Groix moueh) est évidemment identique au français voix ; la bretonnisation de l’initiale est régulière. Comme pour forzh, un emprunt d’un britto-roman *voecc avant le 12ème siècle rend compte de la forme vannetaise.
A l’inverse, un mot comme saczun (assaisonnement), identique dans tous les dialectes bretons, est passé du britto-roman au breton après le 12ème siècle.
1.3 - Usage et disparition du phonème / θ /
Nous avons constaté l’existence du phonème / θ / en britto-roman avant le 12ème siècle, puis au 15ème siècle grâce aux textes moyens-bretons. Au 18ème siècle nous trouvons chez Grégoire de Rostronen une description indirecte du son britto-roman. Dans son Dictionnaire (1732) il décrit la valeur du signe :
cz : « les deux ss des Français. Ex. doucz, douczoch, goacz, goaczoch, squyczoch, etc. ».
Or il se trouve que les trois derniers mots cités remontent au vieux-breton et comportent une spirante dentale. En particulier le mot squiz nous renvoie à la description de la prononciation du z. Pour cette lette, le Frère Grégoire nous donne la description suivante :
« z (…) se prononce beaucoup plus doucement que l’s, en touchant de la langue le dessous des dents, et resserrant un peu les lèvres ».
Or, comme dans squyczoch la spirante dentale sonore se trouve assourdie par la désinence du comparatif, il ne fait pas de doute que cz représente / θ /, spirante dentale sourde et que la description du mode de prononciation est valable pour les deux.
Il en découle que, lorsque Grégoire parle des « deux ss du français », il entend / θ /, c’est à dire non pas la prononciation française du ss, mais bien la prononciation gallaise ou britto-romane correspondant à l’ss du français. Ceci prouve que le / θ / était encore d’usage normale en Bretagne gallaise au 18ème siècle.
Nous ne pouvons pour le moment préciser davantage quand le / θ / a cessé d’être en usage en gallo. En breton, Le Godinec énonce bien que le z était dental, mais le fait qu’il a inventé une graphie confondant sibilantes et spirantes dentales montre que, à son époque, en Léon, la disparition des spirantes dentales avait commencé. A l’époque moderne on n’a plus enregistré que des survivances locales de / θ / et / ð /.
1.4 - Origine du / θ / britto-roman
Etymologiquement, le cz remonte, comme le français ss ou « c doux », aux / tj / ou / kj / du latin. On peut déterminer que la formation du cz suit le stade / ts / de l’évolution de ses sons. Ceci nous est démontré par le mot vannetais hardih, qui provient nécessairement du britto-roman, à la même époque que mouezh et forzh. Or un vieux-breton tardif *hardith ne peut provenir de *hardit, mais du cas sujet *hardits. L’évolution ts > th est attestée en breton dans les composés daczorch, daczon, de *dat-soch, dat-son. Elle est la même en cornique : dathserghy, variantes datherghy, dasserghy ; les mots anglais crutch (béquilles), latch (verrou) ont donné en cornique cruyth, lathye (clouer). J. Loth, en constatant cette évolution, remarquait : « Il semble qu’à toute époque les Celtes aient eu une certaine difficulté à exprimer l’affriquée provenant de ts ». Le même phénomène existe en gallois : Essyllt, variante Ethyllt, du vieux-celtique *Ate-solita.
Nous constatons ici que le britto-roman a transformé le ts en / θ /, comme le breton. Cette particularité ne semble pas se retrouver dans les dialectes romans de la France de l’Ouest. Elle est certainement étrangère au norro-roman (ou normand), car si l’anglo-normand avait possédé un / θ /, celui-ci aurait été dans des mots romans en anglais, en gallois et en cornique, ce qui n’est pas le cas. La divergence du cornique fors, dont le sens et l’usage sont presque identiques à ceux de forzh en breton armoricain, est justement un des faits qui ont appelé notre attention sur le problème du / θ / roman.
1.5 - Evolution du / θ / en britto-roman
Les emprunts britto-romans en moyen-breton nous montrent que l’évolution des / tj / et / kj / latins en britto-roman, si elle a produit un son identique au castillan z, n’est pas uniquement restée à ce stade. En effet, là où le castillan présente razon, corazon, c’est à dire en position intervocalique, nous trouvons en moyen-breton raeson, saeson, donaeson. Il s’agit là d’un stade d’évolution plus tardif, puisqu’à côté de saeson, nous avons en moyen-breton aussi saczun qui remonte au même sationem. Le britto-roman a donc suivi la même évolution que le français.
Il semble que la position du / θ / en finale ait fait obstacle au remplacement de cz par s doux : gracc, placc, spacc. Il s’agit bien en britto-roman de position consonantique finale et non du « e muet ». Le e final atone avait entièrement disparu en britto-roman au 15ème siècle comme le montrent les nombreux mots romans utilisés en moyen-breton ; beaucoup plus rares sont les mots comme promessa, finessa, Foujera, qui témoignent de la période précédant l’amuïssement de l’e final. La versification de la Chanson d’Aquin montre qu’au 12ème siècle l’e atone était déjà en voie de disparition. L’évolution du britto-roman a dans ce cas précédé celle du français, où l’e atone existait encore populairement au 16ème siècle.
2.1 – L’évolution en > an (nasalisation par n entravé)
Il est bien connu et régulier que dans les mots bretons d’origine romane, c’est ant qui répond au français ent (parlamant, batimant, sarpant, skiant). Ce changement en > an n’est pas le fait du breton, mais du britto-roman.
Pour avoir supposé un *antalh britto-roman au 11ème siècle, correspondant au français entaille, je me suis vertement fait reprendre par le regretté A. Even, qui affirmait « e oa diforc’h mat en hag an e galleg (er ster ledanañ) da vare ar Chanson de Roland » (que en et an était bien distincts en français (au sens le plus large) à l’époque de la Chanson de Roland).
Mon contradicteur aurait mieux fait de contrôler, avant de condamner à la légère. En effet, si nous prenons en exemple la Chanson d’Aquin (12ème siècle, recopié en graphie francisante au 15ème siècle), nous y trouvons les mots suivants (entre des centaines d’autres) : talant (v. 547) ; dolant (v. 293), dolent au v. 1484 ; ampanné (v. 2596), empanné au v. 1038.
La laisse XIX (vv. 1548-1666) assonne en an. Nous y trouvons les mots suivants : soudement, omnipotent, hardiment, jacerent, escïent, gent.
Citons encore an (v. 654) écrit en aux vv. 104, 591 (il s’agit du pronom on ; cf. Dottin, Gloss. Pléchâtel, § 49).
Ceci suffit à montrer que l’évolution en > an était accomplie en britto-roman au 12ème siècle. Il en est d’ailleurs de même dans la Chanson de Roland. Comme l’anglo-normand distingue toujours en et an, et que les dialectes français du Nord et de l’Est le font toujours, l’origine de cette évolution doit être cherchée en britto-roman ou en poitevin.
2.2 – Conservation des a pénultièmes
Une autre caractéristique des emprunts romans en breton armoricain est la conservation des a pénultièmes qui, en français, sont devenus atones et réduits à / ë / : c’est le cas de toute la série des dérivés en -amant : ouignamant, gouarnamant, mais aussi de mots tels que davanjer, fr. devantier, damanti, v.fr. demanter.
Ici encore, nous devons attribuer ce phénomène à la forme romane du mot d’emprunt. Effectivement nous trouvons de même des a pénultièmes en britto-roman dans la Chanson d’Aquin :
davant, fr. devant
chané, fr. cheneau, v.fr. chenel, angl. channel
chanu, fr. chenu, Ch. de Roland canu
Pour le linguiste bretonnant le maintien de l’a est un signe d’accentuation pénultième : vannetais benal / bëna:l /, cornouaillais banal (genêt). On est donc amené à penser que le britto-roman, comme le norro-roman, avant l’accent sur la pénultième conservé en anglais dans channel, level.
2.3 – Réduction des finales
On est confirmé dans cette vue par la
disparition des consonnes finales dans les dissyllabes de la même série :
b.r. chané, auquel correspondent les emprunts romans du breton : live
(angl. level, fr. niveau), morse (angl. morsel, fr.
morceau).
Nous avons ici un parallèle au traitement de la finale –ew en breton : Kernew (Cornouaille), KLT Kerne, vannetais Kernew ; KLT Sant Maze, Saint Mathieu, vannetais Sant Mahew. Nous voyons dans cet exemple une ligne d’isoglosse traverser la « frontière » linguistique, puisque le gallo du Nord a Saint Mahé (Aquin). Ceci incite à penser que la chute générale des consonnes finales en gallo a son origine dans cette accentuation pénultième, dans les polysyllabes, et s’est étendue ensuite aux monosyllabes. Ceci est confirmé par le fait que, par endroits, on rencontre des monosyllabes qui ont conservé un élément consonnantique (kaw, kew, pour cou, cf. Dottin, Gloss. Pléchâtel, § 77).
2.4 – Evolution de l’accentuation
Le peu de documents dont nous disposons pour la rédaction de ces notes ne nous permet pas d’approfondir la question de l’évolution chronologique de l’accent en britto-roman. L’étude des chartes et actes notariés pourrait élucider le problème. Mais dès maintenant on constate que, alors que le breton était accentué sur la finale jusqu’aux 11-12èmes siècles et que l’accent y passe, en KLT sur la pénultième entre le 12ème et le 14ème siècles, on trouve en britto-roman un accent sur la pénultième entre le 11ème et le 15ème siècle (époque d’emprunt des mots romans attestés en moyen-breton) alors que les parles gallos actuels ont rejoint le français dans l’accentuation sur la finale.
2.5 – L’L palatal final en britto-roman
Le motif de la discussion concernant *antalh
(ci-dessus, § 2.1) était que j’avais fait observer que le nom de l’épée
d’Arthur, en breton Kaled-vouc’h (dure-entaille), donnait en
britto-roman du Nord dur(e)-antal. Il en découle que le nom de l’épée de
Roland, Durandal, est en fait emprunté à la tradition arthurienne
bretonne. Cela n’est pas sans importance culturelle.
Ce qu’il convient de préciser ici, c’est
l’existence du phénomène de dépalatalisation en britto-roman, phénomène qu’il a
en commun avec le norro-roman.
En gallo moderne, il se manifeste par des
finales constituées d’une voyelle simple (-a, -é, -o)
alors que là où la finale palatale était conservée on prononce aujourd’hui –ay,
-ey, -oy, ou -alh, -elh, -olh. Selon Dottin
(Gloss. Pléchâtel, § 28), nous constatons que la dépalatalisation est localisée
approximativement au Nord d’une ligne passant par Rennes. Un seul cas de
dépalatalisation est mentionné au Sud de cette ligne (à Joué-sur-Erdre, Pays de
la Mée).
Ceci constitue une des différence dialectales qui distinguent le gallo du Nord de celui du Sud. Le fait que la dépalatalisation n’est pas générale au Nord peut être attribué à l’influence du français (qui est particulièrement sensible dans les zones passées plus récemment du breton au gallo).
(Alan-J. Raude)
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dernière modification : 2002-06-03