Evolution du W- initial
latin ou celtique en Armorique


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La divergence d'évolution du *W- initial en langue bretonne et en langue romane est immédiatement mise en évidence si l' on considère l' évolution du celtique *werna "marais". En Bretagne bretonnante on a régulièrement gwern, (quelles que soient les graphies locales ou officielles). En pays gallo récent on trouve Le Guerno, encore prononcé à la bretonne. En Porhoet on a Guer, romanisé à partir du nom breton. Sur les Marches on a Vern-sur-Seiche, évolution du celtique.

De W ‑ B à Gw et V

On peut admettre que le celtique continental d' Armorique était sur ce point, au cinquième siècle, au même niveau d' évolution que le bas-latin impérial. Les textes latins , par des graphies telles que Benetis, pour "Vannes", Bereda pour Uoreda, montrent que le W- classique, consonne labio-vélaire, était devenu une bilabiale, et ceci autant en Britannie que sur le continent. Mais cette bilabiale phonétiquement attestée n' était pas phonémiquement distincte de la labio-vélaire : les mots latins qui la comportent sont traités en brittonique comme les mots celtiques en W-. Victor donne en gallois C;wythir, (lictorem donne en breton Gwithur. On cornait cependant au moins un cas où l'on voit un emprunt au latin échappant à la règle de l' initiale labio-vélaire : le mot burthud, dit E. Ernault, vient du bas-latin virtutis. Il est sous-entendu que le b- initial breton est une substitution au [v], initiale interdite en breton Mais ceci admis il n' est nullement certain que le *verthut emprunté vienne du bas‑latin. Le gallois connait la brittonisation de virtus sous la forme gwyrth et on voit mal pourquoi, "Benetis" étant en breton Gwened, "Bereda" étant gwarer, on ri aurait pas eu aussi un [w] à partir de uirtutem. La forme verthut est plutôt empruntée au roman d' Armorique (que nous appelons "Britto‑Roman Primitif') comme l'est le mot *vultur, "vautour", qui a donné le breton bultur.

Conditions syntactiques

Phonétiquement, il est bon de noter que la position initiale est une position forte L' évolution d' une consonne initiale ne suit pas le même processus que celui d' une consonne interne. Mais dans le cas des langues celtiques où la liaison syntagmatique est très marquée une consonne initiale peut pratiquement se trouver en position intervocalique ou former un groupe consonantique (ce qui est à l'origine des mutations consonantiques).

Mutations d'une langue à l'autre

Les formes modernes des noms à W‑ initial ancien dépendent de l' époque où ils ont été fixés ou empruntés par le roman ou par le breton. Même les noms bretons vivants à "(:u‑" initial, tels que Guipavas, Guingamp, se voient imposer en français une prononciation sans ‑w‑, de même que Guern est devenu Gé(rn) en gallo, mais il s' agit aujourd'hui d une prononciation française livresque, alors que historiquement il y avait au passage du breton en roman d' oil (ou ultérieurement à ce passage) un remplacement de [gw] par [g]. Le principal problème à élucider est donc la date à laquelle chaque nom est passé de la phonétique bretonne à la phonétique gallaise. Accessoirement on peut rechercher si le nom en cause est de formation bretonne ou d' origine celtique continentale ou latine, ou autre (Guéméné‑Pehfao, breton, La Gacilly, celtique continental, Guilliers, latin, La Guerche, scandinave). Quelle que soit l' origine, le traitement est le même, c' est à dire entre dans le même cadre chronologique, ainsi Gausson (v.breton *Walc(h)ion), Gahard (v.br. *wahard), Guipry (v.br. Wic‑Bri), (~uichen (v.br. *Wic‑Sken), La Gacilly (v.celt. *Wakallia), Gaceline (v.celt. Wakallina).

Datation

La date de l' évolution de la labio‑vélaire à la vélaire W‑ > Gw‑ > G‑ nous est fournie par le nom de La Guerche. Celui‑ci, indubitablement d' origine noroise (virki "retranchement") ne peut être antérieur au Sème siècle. A cette date la vélarisation bretonne de W‑ en Gw‑ devait être accomplie (KJ, HPB 847), mais le premier restait, pour les romanophones, un allophone du second et [wirki] entrait dans la même évolution. La plosive vélaire de Gauczon, Gahard n' est donc pas antérieure au lOème siècle

L'initiale en Britto‑Roman Primitif

Le BRP (prédécesseur du gallo en Bretagne orientale) possédait le [gw] initial tout comme le [kw] (comme le montrent les mots bretons gwerhl "inflammation" et kwaill "caille", qui proviennent du BRP). Les mots comportant l' initiale gw‑ étaient soit reçus du breton, comme les noms de Guérande, Guéméné, Guenouvry, etc, soit relevant du petit nombre de mots d' origine latine ou celtique continentale ayant conservé l'initiale labio‑vélaire alors que la majorité des [w]‑ latins passaient à la labiodentale [v] (processus dont la cause est discutée) : gué, guèpe, guivre, gaine, gagner, garenne, gâter, guéret., etc..

Coexistence de Gw- et V-

La toponymie de la Bretagne orientale est caractérisée par la coexistence des initiales v‑ et g‑ issues de u‑ consonne latin ou [w]‑ celtique. C'est ainsi qu'à côté de Garenne (plus de 30 lieux‑dits dans le département de Loire de Bretagne) on trouve 6 fois Varenne entre Nantes, Joué sur Erdre et Ancenis. A La Chapelle‑Launay on a un village de Vérac, issu de *Werâkos, tout comme en breton Weroc, Gwereg. En Cambon on a un Le Guiny qui semble identique au breton gwini "vignes", à côté de plusieurs Les Vignes (p.ex. en Donges). On a aussi trois ha Guinais, en Bouvron, La Marne et Rougé, à côté de La Vinais en Saint‑Père-en-Retz, d'un ancien tJeneâca.

Le rôle de la langue bretonne

On expliquera évidemment les initiales Gu‑ par la présence de la langue bretonne, comme on l'a constaté dans le cas de Gwern etc. à une époque postérieure à l'évolution [w] > [v] en bas‑latin > roman et antérieure à l' évolution [gw] > [g] en roman (I Oème siècle). Mais on a aussi un cas inverse, celui des noms de Vignoc (44) et de Vigneux (35) manifestement issus de tleneâca "vignoble" en évolution bretonne. (Noter pour ce nom la finale différente dans les trois Kervignac, 56, Moelan et Poullan29, *corium uineâcae, vignes ecclésiastiques.) Comme l'a bien vu E. Vallerie cela implique que le breton était parlé en ces lieux au moment de l'évolution [w] > [[i] > [v]. A ceci s' ajoute le cas de Varades, nom anormal en évolution romane d' oïl par son ‑d­intervocalique et qui s'explique par une étymologie celtique *Woretja et une interférence bretonne dans la phonétique. Or c' est dans le même secteur de la Loire bretonne que nous avons observé les six Varennes. Il n' est pas inutile de noter que les noms cités à initiale V‑ sont tous féminins ce qui les met souvent en liaison syntagmatique vocalique. Ainsi pour Varenne on avait en bas‑latin *illa­uarinda, en celtique *sinda‑warinda. Cette position intervocalique faisait obstacle à la vélarisation.

Chronologie

Les romanistes datent du Sème siècle l' évolution [w] > [(3] > [v] en latin impérial de Gallie. Les textes administratifs de la fin du 4ème siècle comportant les graphies Benetis etc. montrent que la phase [[3] a duré jusqu' à l'orée du Sème siècle. A cette date le W‑ initial brittonique s'entendait comme un allophone de [(3] (représentant un phonème / w I ). Le passage de la bilabiale [[3] à la labio‑dentale [v] peut être daté de la première moitié du Sème siècle et s' est appliqué à Varades, Vérac, Vigneux, Vignoc, qui attestent la présence bretonne en ces lieux. Une fois ce passage accompli, et l' articulation du W‑ initial brittonique se déplacement vers le voile du palais les phonèmes / w / et / v / étaient désormais distincts. Le W‑ , qui en vieux‑breton était écrit w (ou sa variante graphique uu)allait donner naissance au Gw‑ , écrit gu‑, en v.breton tardif. En BRP la graphie gu­est en usage dès que la différence phonémique avec v‑ s'est imposée et représente le phonème / gw / , dont le germanique [w] a été reçu comme un allophone (comme on l'a vu dans le cas de (uerche). Au lOème siècle le [gw] a été remplacé par [g] (sans que la graphie ait été modifiée au contact des voyelles d' avant). Comme c'est aussi la période où commence l'introduction du roman d' oil au détriment du BRP on ne peut attribuer ce processus avec certitude au BRP. Entre le 6ème et le lOème siècle un certain nombre de mots ont dû être homophones en v.breton et BRP on pense àbr.gwasta, gwerbl, etc. Des emprunts tels que le composé gwiskamant ont pu être facilités par de telles homophonies. Le BRP a laissé aussi quelques traces en toponymie, et l' initiale gw‑ a subsisté dans le nom du pasage du Gois, Gwa, du latin uadum "gué".

Conclusions

Poursuivant l'étude novatrice de E.Vallerie (DSIAP, 2.3o3‑305) en tenant compte de nos propres recherches étymologiques, l'exposé ci‑dessus précise, pour le cas spécial des consonnes initiales issues de u‑ latin ou de / w / celtique les interactions entre les différentes langues parlées du 5ème au l0ème siècles dans l' est de l' Armorique bretonne, la chronologie des processus d' évolution et les implications ethniques de ces évolutions. Spécifiquement, s' ajoutant aux autres constations en ce sens, il confirme l' usage de la langue brittonique et donc la présence active des Bretons sur la Basse-Loire et notamment à l'est de Nantes, dans la première moitié du 5ème siècle.

(Alan-J. Raude)


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dernière modification : 2001-10-02