Le gallo a pâti d’une série de malentendus
de plusieurs côtés et pour diverses causes. L’appréciation des bretonnants en
est un cas particulier, en partie dépendant des autres. Il n’est donc pas
inutile d’en prendre un aperçu d’ensemble.
Pendant plusieurs siècles la pratique a été
de dire : le gallo c’est du français. Même d’éminents linguistes, comme J.
Loth et E. Ernault écrivent couramment « Bretagne française », et non
pas « Bretagne gallaise ». Mais il ne faut pas ignorer qu’au 19ème
siècle on avait adopté la notion de « vieux-français » pour tous les
idiomes d’oïl du Moyen-Age que l’on appelait « roman » à leur époque.
Ainsi ce qui était écrit en picard, champenois, anglo-normand était catalogué
sous une seule enseigne. Lorsque l’on a étudié le Livre des Manières,
d’Estienne de Fougères, et la chanson de geste Roman d’Aquin on a fait
peu de cas de leur origine bretonne. « Français » était aussi le
langage anglo-normand – à vrai dire plutôt anglo-angevin – de la féodalité
normande d’Angleterre.
Toujours au 19ème siècle, les
recherches du romaniste allemand Görlich sur les dialectes du nord-ouest de la
langue d’oïl ont porté essentiellement sur des chartes rédigées en francien et
où les caractéristiques armoricaines étaient présentes comme exceptions à la
norme francienne. Il a fallut attendre Dottin et Langouet (1901) pour que la
langue de la Bretagne orientale commence à prendre une consistance scientifique
sous la dénomination de « parlers ». On n’écrivait en effet pas
encore « gallo », nom qui rencontrait d’ailleurs quelques oppositions
(notamment de la part de Jean Choleau). Les monographies locales (en général
fort bien faites) parlaient surtout de « patois ». Petit à petit
l’usage ancien du nom « gallo » et sa bretonnité furent reconnus. Un
bon nombre d’auteurs décrivirent des parlers locaux, mais le travail de
synthèse linguistique gallaise fut l’œuvre des chercheurs de l’Université
Catholique d’Angers, Gabriel Guillaume et Jean-Paul Chauveau. Ce dernier, en
particulier, après une présentation d’ensemble du gallo (Studi 26-27, 1984,
CRBC Brest), a publié Evolutions phonétiques en Gallo (CNRS 1989),
ouvrage dans lequel il a su élucider définitivement les évolutions vocaliques
qui ont abouti au britto-roman actuel, faisant en même temps sérieusement
avancer les connaissances sur les langues d’oïl.
A l’inverse on devra citer un pas de
clerc : en 1971, J.R.F. Piette présenta à l’Université du Pays de Galles
une thèse intitulée French Loanwords in Middle-Breton dans laquelle
l’auteur n’a pas cherché à distinguer les emprunts du breton au gallo de ceux
provenant du français et là où les différences avec le français scolaire
étaient trop évidentes ses explications tombent en général à faux. Il n’a pas
cherché s’il existait des critères sûr permettant de distinguer les termes
gallos de ceux du français. Cela est d’autant plus regrettable que pour l’étude
de la chronologie de l’évolution phonétique du gallo, c’est précisément dans
les mots passés du gallo en breton que l’on peut trouver des repères.
Le paradoxe est ici que l’auteur était un
néo-bretonnant farouche né en Bretagne orientale, de ceux que l’on appelle
couramment des « nés-gallos ». Or le fait est que les francisants de
Bretagne orientale, entendons les nons-gallésants (en gallo les
« vilotaen ») ont trop souvent une méconnaissance fâcheuse du
patrimoine culturel des terroirs bretons. Il leur chaut aussi peu du gallo que
du breton des « ploueïs ». S’ils s’adonnent au breton, ils risquent
d’apporter dans leur nouveau hobby linguistique la suffisance, le dilettantisme
et l’intolérance qui, trop souvent, se manifestent dans des écoles de la
République.
On a donc vu quelques-uns des zélotes de la
langue bretonne revendiquer pour celle-ci l’exclusivité de la légitimité sur
tout le territoire breton. Cette position calquée sur l’exclusivisme
totalitaire des républicains jacobins ne pouvait que faire naître un
irrédentisme inverse chez les gallésants. Elle a eu heureusement peu d’écho
d’un côté comme de l’autre et l’affirmation que la langue dans laquelle, depuis
mille ans, s’expriment la moitié des Bretons fait partie de notre patrimoine
culturel commun a en général rencontré l’acquiescement.
Cela est d’autant plus logique et
incontestable que, comme l’anglais, le breton possède un vocabulaire mixte où
abondance de notions sont exprimées par un mot celtique d’une part et part un
mot gallo d’autre part. Nous avons « lanw ha tre = chal ha dichal »,
« towarc’h = torpes », « dewis (dius) = choesout »,
« barreg = maill », « Breudioù = Parlamant »,
« gwarzheg = chatal », « rannañ = lodenniñ », liorzh =
jardrin », « boc’h = jod », « diwez = fin »,
« dèrow = komans », « lavar = parlant », koms =
kawseal », « pober = boulonjer », « kiger = bosser »,
etc. etc.
Le bretonnant authentique qui fait la
connaissance du gallo est donc loin de se trouver en terre étrangère. Dans les
modes d’expression aussi il rencontre bien des points familiers. Pour « coller »
il dira « peiczae », de « peitz » (poix), comme en breton
« pegañ », de « peg », et le feu il faudra le
« tuae », comme en breton « lazañ an tan ». Il est légitime
d’affirmer que l’on ne connaît pas la culture de la Bretagne si l’on ignore le
langue bretonne. Mais si on ignore le gallo, on se fait une idée parfaitement
incomplète de la langue bretonne.
La Bretagne n’a jamais été monoglotte.
L’unilinguisme n’est pas un avantage, c’est une infirmité. Notre patrimoine
culturel s’est constitué dans l’usage de plusieurs langues et nous n’avons pas
à en récuser l’inventaire. Nous avons à faire en sorte qu’il prospère, qu’il
manifeste notre identité, demain comme hier et aujourd’hui. On peut donc se
réjouir de pouvoir réunir dans la même activité culturelle bilingue des Bretons
de l’Est comme de l’Ouest, oeuvrant en breton pour le gallo et en gallo pour le
breton, tels que R. Praud de la Monnerie, E. Coarer-Kalondan, Y. Mikael, J.
Martin, G. Latimier, R. Omnes, L. Motrot, P. Dréano, J. Gwegen, M. Joubin, J.L.
Ramel, etc. Pour la science linguistique comme pour la littérature et pour la
culture identitaire les semailles sont en cours et nous pouvons espérer de
belle récoltes.
(Alan-J.
Raude)
N.B. :
Ce texte a été publié dans le n°86 (mai 2002) de la revue Ar Falz.
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dernière modification : 2002-06-05